Comme on l'a vu précédemment, les Etats Unis se sont opposés à la demande russe d'extension du plateau continental à la Commission des Limites du Plateau Continental (ou Commission
on the Limits of the Continental Shelf (CLCS)), laquelle a finalement écarté la revendication russe en 2001, faute de preuves scientifiques
suffisamment tangibles. Ce n'est donc pas la légitimité, en droit, de la Russie, qui est mise en cause dans ce rejet, mais seulement la faiblesse de la démonstration scientifique au moment du
dépôt de leur requête en revendication. La nuance est importante.
Lors des débats sur la revendication de la Russie, les objections des USA se fondaient sur
l'absence de preuves scientifiques suffisantes qui établiraient avec certitude que la dorsale de Lomonosov constitue effectivement une extension continentale du plateau sibérien. Ils soutiennent
que la chaine montagneuse sous-marine qui caractérise cette fameuse dorsale résulte exclusivement d'un volcanisme "local", en sorte que cette arête de Lomonosov serait uniquement de nature
océanique, et non pas de nature continentale.
Il est manifeste que l'expédition russe ARTIKA 2007,
menée le 2 août 2007, n'a pas contribué à apaiser les critiques occidentales sur la position de la Russie à l'égard de l'Arctique. Certains "pays arctiques" (USA, Canada, notamment - qui
d'ailleurs, eux aussi , envoient des patrouilles aériennes en Arctique ; système "NORAD" - site internet de la "North American Aerospace Defense
Command": link) n'ont pas hésité à "diaboliser" la Fédération de Russie en affirmant que cette dernière entendait accroître ses objectifs de
militarisation au niveau du cercle polaire (affirmations qui ont depuis lors été démenties à plusieurs reprises dans les médias par le gouvernement russe - Ex: article de Ria Novosti du
8.02.2011: link).
Bref, ces affirmations occidentales ne sont peut-être qu'une
"réaction à chaud", mais c'est tout de même, comme on dit, l'hôpital qui se moque de la charité... et puis, c'est un bon prétexte pour entretenir le complexe militaro-industriel
(*) qui "nourrit" notamment la position hégémonique américaine sur la scène internationale.
Mais il y a plus. Les USA, à la faveur du développement de la coopération arctique scientifique, sont
eux-aussi éminemment présents dans la région.
Toutefois, à la différence de la Russie, qui, elle, s'est soumise aux
contraintes juridiques temporelles qui découlent de l'UNCLOS [ celle-ci impartit en effet aux requérants un délai de dix ans, qui court à compter de la ratification de ladite Convention,
pour déposer une requête afin de revendication de l'extension de sa zone économique exclusive (ZEE - définition Wikipedia: link) ], les Américains n'ont pas encore ratifié la
Convention de Montego Bay (**) .
Certes, tant qu'ils n'auront pas ratifié ce texte international, ils ne seront pas autorisés à développer un
financement d'envergure des opérations d'exploitation des ressources naturelles - si abondantes, comme on le sait désormais, dans la région polaire.
Mais derrière ce qui peut apparaître comme un "sacrifice" commercial, il faut souligner que depuis le rejet
de la requête russe (2001), il est bien évident que les Etats Unis ont et continuent d'acquérir en terme de capacité de démonstration scientifique - qui est la condition sine qua non du
succès d'une revendication - un avantage certain sur la Russie, pour laquelle le délai est maintenant expiré...
CONCLUSION:
Chacun revendique "sa part de gâteau" et, finalement, c'est une attitude inhérente à la nature
humaine, conquérante et sans cesse en quête de pouvoir - militaire et/ou économique notamment. On a donc presque envie de dire que "c'est inéluctable". Certainement...
Quoiqu'il en soit, (et malgré un certain flou qui subsiste par exemple sur la
nature et le rôle précis des "brigades arctiques" dont la création a été récemment
annoncée par le Conseil de sécurité russe - Cf en ce sens l'article de Ria Novosti du 17 mai 2011 :
link ), la plupart des analystes s'accordent à dire que, s'il existe clairement un conflit larvé
en Arctique - résultant du "Grand Jeu" polaire (i.e. la géopolitique de la course aux ressources naturelles), enjeux qui sont d'ailleurs plus économiques que militaires dans la région arctique-
il est peu probable que la situation débouche sur un conflit armé ouvert; les différents accords internationaux ou bilatéraux (par exemple, l'accord signé entre la Norvège et la Russie en
septembre 2010 mettant fin à quarante ans de différend frontalier maritime, en mer de Barents et Océan Arctique, entre les deux nations), les différents partenariats scientifiques et ou
commerciaux, garantissent d'une certaine manière un pacifisme, sinon pleinement désiré, en tout cas nécéssairement induit.
En ce sens, et quoi qu'on en dise, le droit international et le multilatéralisme
marquent des points positifs. Bien sûr, il est toujours possible de critiquer les différents fora internationaux (qui, c'est vrai, ne sont sans doute jamais totalement exempts de parti pris
politique, voire de stratégies pro-OTAN ou, au contraire, anti-OTAN, pro-OTSC / anti-OTSC(***), etc., selon les perceptions), mais l'attitude qui consisterait
à rester les bras croisés, à attendre un hypothétique miracle, à vouloir taire les problèmes et ne pas admettre les erreurs du passé (c'est la "politique de l'autruche"), à se décourager, à
pratiquer la "politique" du "chacun pour soi", peut-elle raisonnablement être "la solution"? Non, certainement pas.
Quoiqu'il en soit, il me semble important de souligner l'ensemble de ces tensions
géopolitiques, de ces contradictions, en raison de ce qu'elles portent précisément sur des territoires qui, contrairement à l'Antarctique, abritent de
nombreux peuples, (pour certains encore très attachés à un mode de vie traditionnel, ancestral) lesquels se trouvent désormais, bien involontairement, pris dans l'étau de l'univers (je suis
tentée de le qualifier "univers impitoyable"...) de la mondialisation / globalisation.
A fortiori parce que les dégradations environnementales, qui coûtent cher à tous
points de vue, ne peuvent pas s'arrêter avec les frontières, comme l'a montré, encore tout à fait récemment, la tragédie japonaise. A l'instar des problèmes liés à la désertification croissante
de l'Afrique, au déboisement massif de l'Amazonie ou en Indonésie,la dégradation de l'écosystème arctique existe effectivement.
Si les enjeux de l'Arctique sont bel et bien collectifs, les solutions environnementales
doivent l'être également, même si cela vient obérer la souveraineté des Etats parce que cela implique nécessairement de dépasser les seuls intérêts nationaux.
D'où la nécessité absolue de responsabiliser
non seulement les dirigeants des pays concernés en tenant compte des sensibilités respectives (occidentales, eurasiatiques, orientales), mais aussi l'ensemble des sociétés transnationales, telles
que les majors pétrolières françaises, norvégiennes, américaines, russes, etc qui investissent le Grand Nord (autrement dit, va t-on enfin savoir tirer les bonnes conclusions des précédents de
Total, de BP, etc., pour garantir la préservation des écosystèmes et une exploitation "intelligente" des ressources?), et de respecter le droit des
peuples autochtones à obtenir une participation effective aux différentes concertations intéressant l'exploitation des ressources naturelles et, d'une manière plus générale,
l'environnement.
C-H.L.
(*): en ce sens, Cf. extrait d'un article
de GlobalResearch.ca, Center for Research on Globalization, Pr. J. Dufour,
"The Militarization Of The Arctic And Its Strategic Resources -The Role of Canada", Global Research, 28 novembre 2010 (link)
(...)
" The military exercises held every year or more by NATO on the continental shelf of Norway are tailored to simulate the hunting of Russian naval forces seeking to take control of the
hydrocarbon resources in this part of the plateau. The same objective is at the heart of the Operation Nanook military exercises conducted in 2010 by the Canadian Forces in conjunction with those
of the US and Denmark.
According to several analysts, including Michael Byers, the Canadian government doesn’t cease to use this potential threat in order to
justify its military spending pledges, in particular, the $16bn purchase of F-35′s. Therefore, from time to time it’s fair game, to keep alive the spirit of this Russian menace, to
proclaim in the mass media that Russian bombers were successfully intercepted in NATO airspace, as was the case in August with the interception of a Tupolev TU-95 bomber some thirty nautical
miles from the coast of the Canadian Arctic (Byers, M., 2010). In fact, it’s arguably by no means an act of provocation or aggression on the part of Russia.
Conclusion
It’s important to say the truth about the real issues surrounding the development of Arctic resources. The confrontation between America and Russia up there is in place for
a number of years now, a kind of latent “cold war” which serves the two protagonists well. The monitoring of the Arctic is in fact defined as the vigil kept on the Russian operations conducted in
this ocean. The quest for maintaining Canadian sovereignty over part of the continental shelf is just a pretext for its militarization. Don’t be
fooled. NATO’s real intentions are to have absolute control over the hydrocarbon resources in this region of the world, just as it does by force and
armed violence in the Middle East and Central Asia. "
* *
(**): extrait d'un article de US Foreign Policy, "Law of the Sea Treaty - No More "Wild
West" on the "High Seas"", de Keith Porter, 4 sept embre 2007
- http://usforeignpolicy.about.com/od/unitednations/a/lawofseatreaty.htm
" Forging the Law of the Sea Treaty
The treaty process has evolved over the last 50 years into the United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS). Today, almost every country on the planet has ratified the
convention... except the United States.
America has actually followed most provisions of the treaty since 1983 and all of the provisions since 1994. President Bill Clinton signed the treaty in 1994 and sent it to the U.S.
Senate, but it has never been taken up by the full Senate for a ratification vote. Conservatives have long opposed the treaty and, even when Democrats previously controlled the Senate, there has
never seemed to be the 66 votes needed for passage. But the situation is changing.
On May 15, 2007, President Bush called on the Senate to ratify UNCLOS. And this month the Senate Foreign Relations Committee is expected to open hearings on the treaty which could
lead to a full vote before the end of the year. Recent claims by Russia and others to own the mineral rights on the floor of the Arctic Ocean have only added to a sense of urgency. Those claims
will likely be untangled by courts and tribunals established by UNCLOS. If the United States isn't part of UNCLOS, it won't have a voice in the outcome.
Supporting the Law of the Sea Treaty
Supporters, including the U.S. military, say the treaty secures American rights over territorial waters (including the mineral resources underwater). Moreover, ratification of the
treaty ensures the United States will have a seat at the table when disputes arise or modifications of the treaty are considered.
Opposing the Law of the Sea Treaty
Opponents say the treaty impinges on U.S. national sovereignty and sets up an international bureaucracy which may act in ways counter to American interests."
* *
(***): OTSC, pour :
Organisation du Traité de Sécurité Collective, [Организация Договора о
коллективной безопасности (ОДКБ)], souvent désignée par les Atlantistes comme étant 'l'organisation rivale' de l'OTAN pour être une organisation de sécurité collective (comme l'OTAN) composée
d'Etats ayant appartenu au Pacte de Varsovie: la Fédération de Russie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, l'Arménie, le Khirgiztan, le Tadjikistan et la Biélorussie, organisation initialement issue du
Traité de Tachkent (ou Traité de Sécurité Collective) signé le 15 mai 1992 par six des Etats appartenant à la Communauté des Etats Indépendants (CEI), puis remodelée consécutivement à la
refondation de la CEI en 2002.
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